Cogitations Rôlistes 06

Avant même de commencer d’écrire la moindre ligne de cette chronique, je vois déjà les noms d’oiseau tels que « narrativiste » poindre à l’horizon…

Ce n’est pas du jeu de rôle

L’année passée, j’ai participé à un concours de création de jeu de rôle car je voulais un avis extérieur sur quelques idées qui me trottaient dans la tête depuis quelques temps. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir l’appréciation de l’un des juges : « Ce n’est pas du jeu de rôle » . J’avais certes fait le choix d’un système sans meneur de jeu mais pour le reste, je n’arrivais pas à saisir ce qui disqualifiait ma création aux yeux de cette personne.

Pour m’être déjà posé la question, définir le jeu de rôle est un exercice périlleux qui déchaîne les passions et ne me semble plus être possible tant le médium a évolué depuis sa création : tous les jeux pratiqués à l’heure actuelle ne sont pas des clones actualisés du tout premier Dungeons&Dragons, loin s’en faut. Alors comment se fait-il que cette affirmation péremptoire ressurgisse à intervalle régulier dans les cercles rôlistes ?

Selon mes observations (qui valent ce qu’elles valent, je n’ai pas appliqué un protocole scientifique pour mes analyses), les rôlistes ont une définition du jeu qui correspond à leur pratique personnelle, présente ou passée, et ils appliquent cette grille de lecture à leur passion sans se rendre compte de la subjectivité (voire de l’arbitraire) d’une telle démarche. A leur décharge, il n’existe pas d’autorité faisant foi dans ce domaine, ce qui n’est pas un mal pour la liberté créative.

Quand on m’oppose cette fin de non-recevoir, je demande sur quels critères mon contradicteur se fonde pour appuyer ses dires. Le type d’argument qui revient le plus souvent concerne le game design : absence de meneur ou de dés, utilisation systématique d’accessoires de jeu (cartes, figurines, plateau…) ou d’ambiance, assistance numérique, formalisation et/ou ritualisation du temps de paroles et j’en passe.

Ambre n’avait déjà pas de dés en 1994… et pas (trop) de détracteurs

Il m’est difficile de prendre au sérieux ce genre d’explications, d’autant plus que ce genre d’éléments de jeu se retrouve en pratique sur de nombreuses tables, sans que personne n’y trouve rien à redire. Pourquoi donc ces mêmes éléments deviendraient-ils indésirables une fois intégrés officiellement dans le cœur d’un système ? On trouve pourtant de nombreux articles vantant les mérites de ces techniques pour varier les plaisirs…

Plus rarement, certains jeux sont attaqués car ils ne respecteraient pas l’un des éléments constitutifs des jeux de rôle, comme le fait de jouer… un rôle. Sous prétexte que les joueurs n’incarnent pas le même personnage d’une session (voire d’une scène) à l’autre, qu’ils s’approprient plus que le contrôle de leur(s) avatar(s) pour influer sur le cadre de jeu et/ou la narration ou que le système privilégie nommément un aspect du jeu (narration, ambiance, simulation…).

Bien que ces reproches puissent sembler plus pertinents (car concernant des aspects fondamentaux), ils n’en restent pas moins fragiles. Il suffit d’observer une partie de jeu de rôle traditionnel pour se rendre compte qu’un joueur dispose et abuse déjà de ces prérogatives : le meneur de jeu. Pourquoi donc les autres joueurs devraient en être obligatoirement privés ? Modifier le degré de contrôle sur la partie ne change guère que le procédé, pas le contenu fictionnel.

Un résumé brillantissime de cette chronique par Sérial Râlistes

A ce stade de mes réflexions (et selon des critères bien personnels), il me semble compliqué de laisser quiconque décréter « ce n’est pas du jeu de rôle » dans l’absolu, sur la base des récriminations évoquées ici. Déjà qu’il est difficile (voire impossible) de définir le jeu de rôle, j’ai beaucoup de mal à voir autre chose dans ces jugements que le rejet de pratiques qui ne correspondent pas à des critères purement personnels. Dans le cadre d’un concours, il est important de bien spécifier ses attentes pour limiter le sentiment d’arbitraire en cas de rejet ; pour le reste, un peu d’humilité et d’ouverture d’esprit devrait suffire.

10 réflexions au sujet de « Cogitations Rôlistes 06 »

  1. C’est un fait général, quelque chose du genre ‘ce que je fais est nécessairement la reference’. A ma connaissance même notre père spirituel le grand Gary Gigax n’a donné aucune définition du jeu de role…. j oserai dire qui sommes nous pour prétendre définir ce qu’est ou non un jeu de rôle ?…
    Pour ma part je considère que des lors que l on peut, peu ou proue, faire jouer des effet théâtraux, des expressions de sentiments et/ou de ressentis on entre déjà dans la grande famille du jeu de rôle. Récemment il m est arrive de trouver un côté rolistique a un jeu typiquement de plateau (shadow hunter). J irai même plus loin en prétendant que les matchs d impro théâtral relèvent également du jeu de role, ou plus exactement dans ce cas de son cousin Germain le gn.
    Je terminerai en osant de penser que des personnes se permettant de juger de facon aussi trancher publiquement font preuve a mon sens d’une outrecuidance qui frôle l arrogance…. mais ce n est que mon avis…

  2. J’ai un avis un peu différent (même s’il y a quelques minutes encore je n’avais pas verbalisé ma vision du jeu de rôles).
    C’est pour moi un jeu où les joueurs ont la capacité d’influer sur leur environnement sans être enfermé/restreints par autre chose que les règles fondamentales de l’univers/société dans lequel leur(s) personnage(s) évolue(nt).
    Du coup je mets de côté toute notion d’évolution (gain de niveau/capacité ou renforcement de l’existant), de meneur de jeu ou de feuille de personnage.
    Mais j’exclus les jeux de plateaux (Heroquest ou Shadow Hunter) car ils restreignent, exemple un personnage d’un de ces jeux ne peut pas faire quelque chose qui ne figure pas explicitement dans les règles mais que potentiellement en tant que personnage il pourrait faire.

    Bien évidemment c’est juste pour la classification, j’apprecie Shadow Hunter et les jeux de plateaux. On peut même y ajouter une dimension rolistique avec des tirades, des échanges avec les autres joueurs. Mais ce ne sont pas des jeux de rôles à mes yeux.

    Pour ma part ayant de gros blocages d’écriture (ma murder n’est toujours pas trop avancée) jamais je ne crierais à la face de quelqu’un « Ce n’est pas du jeu de rôle ». J’essaierais plutôt de comprendre l’univers de l’auteur dans sa globalité et voir ce qui devrait être changé pour que cela se rapproche d’un jeu de rôles (partant du principe que l’auteur est venu vers moi pour des conseils ou un avis).

  3. Moi aussi, j’ai un avis différent : il s’appelle le respect de la grammaire. Et c’est un avis que je laisse principalement à L., le commentateur précédent.
    Le Jeu de Rôle et le Jeu de RôleS ne sont pas le même jeu.
    Grammaticalement, le jeu de rôle fait dudit rôle, l’objet du jeu, le but et quasi-seul intérêt. Quand grammaticalement, le jeu de rôles fait des rôles un simple outil, une excuse, un prétexte, un mal nécessaire pour justifier l’existence d’un contenu fictionnel au cours du jeu. Certes, ces distinctions n’ont strictement aucune validité dans la langue de Shakespeare : roleplaying is roleplaying.
    Néanmoins, sur nos rivages francophones, c’est peut-être déjà de ce côté qu’un mur naît pour déterminer ce qui, à ma droite, est un jeu de rôle et à ma gauche, ce qui n’en est pas. Et peut-être qu’en vérité, ce n’est pas une frontière bien gardée. Peut-être même que les échanges sont nombreux de l’un à l’autre côté.
    Je pense, moi, qu’on peut définir le jeu de rôle(s) à travers cette distinction grammaticale que représente un S. Le jeu de rôles est un récit collectif qui se construit à travers l’interprétation de personnages et peu importe qui et sous quelle forme ceux-ci sont agi. Le jeu de rôle est aussi un jeu appartenant au grand ensemble ou à la super-catégorie des jeux narratifs –les jeux qui existent strictement à travers une histoire– mais dans lequel le rôle de chaque joueur constitue le principal objectif de chaque joueur. Et dans lequel l’histoire ne devient qu’un prétexte à ajouter de nouvelles expériences au personnage.
    A ce titre, le meneur de jeu ne peut être considéré comme un joueur car son but, sa préoccupation n’est pas son personnage propre mais celui de tous les joueurs à sa table. Et si le MJ ne jouait pas au même jeu que les joueurs ?! Un jeu qui ne pourrait pas s’appeler Jeu de Rôle !?! Et si le paravent qu’est l’écran du meneur séparait les rôlistes de ce simple outil, cette excuse, ce prétexte, ce mal nécessaire pour créer un intérêt autour de leurs personnages, qui a l’air de jouer avec eux et mais fait complétement autre chose ?
    Peut-être certains « rôlistes » préfèrent-ils la position de meneur parce qu’il préfère ce jeu-là au jeu de rôle. Peut-être certains « rôlistes » préfèrent-ils le statut de joueur parce que le Jeu de Rôle est le jeu qui les botte !
    Répartir l’autorité du meneur entre tous les participants revient en somme à faire que tous les participants jouent au même jeu. Est-ce encore du Jeu de Rôle ? … Selon la définition que j’ai formulée, la réponse à cette question dépend de la capacité des joueurs et celle qu’offrent les règles de conserver et concentrer l’intérêt de chaque joueur sur son personnage. … Dans ces conditions, qui peut vraiment dire ce qui est à ma droite ou à ma gauche ?

    • Merci pour ta réponse ma foi fort intéressante : l’asymétrie du jeu de rôle « traditionnel » est-il un fondement du jeu de rôle ? On peut même aller plus loin dans cette voix avec la notion de transparence narrative, avec le meneur qui connait tout ou partie des tenants de l’intrigue (selon son dosage personnel d’improvisation). Je pense que les zones poreuses telles que tu l’as souligné sont nombreuses et qu’il n’existe pas de définition incontestable et définitive du jeu de rôle, ce qui en fait un médium vivant et évolutif d’un jeu à l’autre, d’un joueur à l’autre, d’une partie à l’autre… Cette capacité à se réinventer me donne le vertige et c’est peut-être bien là ma source de plaisir avec notre passion commune.

      PS Modération : je ne sais pas quelle intention se cache derrière ton premier paragraphe mais en l’état, je l’ai interprétée avec un rien de condescendance pour L. Tâchons de rester bienveillants, comme je le disais dans l’article; si ce n’est que le fruit de mon imagination, je te présente mes excuses pour t’avoir fait un vilain procès…

      • Oh non, non ! Ce n’est pas que ton imagination. Et c’est pourquoi j’adresse à L. toutes mes excuses et que je vais de ce pas me flageller : c’était imbécile de ma part de rebondir sur son commentaire de manière aussi agressive.

        Ceci dit, merci de ta réponse et je réaffirme mon propos : ma définition n’est certes pas incontestable mais je la pense assez définitive. Elle l’est parce qu’elle navigue dans un flou complet –si vaste– qu’il est difficile d’en exclure quoi que ce soit.
        Le Jeu de Rôle (JdR) est un sous-ensemble des jeux narratifs dont l’intérêt réside pour chaque joueur dans son personnage interactif.
        Et selon la grammaire de L., le Jeu de RôleS (JdRs) est un sous-ensemble des jeux narratifs dont l’intérêt réside dans une histoire construite par l’interactivité de chaque joueur avec un personnage de celle-ci.

        Ces définitions malheureusement ne résolvent pas la question de l’asymétrie du Meneur de Jeu. C’est pourquoi je l’envisage comme un arbitre de football. L’arbitre joue-t-il au foot lors d’un match ? Certainement pas ! Pourtant, c’est selon des règles précises et parfois un peu de hasard qu’il détermine et donne les moyens de jouer (le ballon) à l’équipe « qui commence ». L’arbitre juge la régularité d’une action, attribue des malus, des bonus, des coups francs, … Mais il ne joue pas au foot. Et pourtant dans une partie entre amis, chacun est là pour signaler une faute, pour décider qui joue en premier, quand on termine la partie, … Tous ces amis sont à la fois joueurs et MJ –pardon :– arbitres. N’est-ce pas pour autant du foot ?

        • Désolé de t’avoir donné l’impression de remettre en cause ta définition, je le trouve au contraire très intéressante et stimulante. Elle m’a poussé à m’interroger sur l’asymétrie, le périmètre fluctuant de notre passion… Non vraiment j’aime ce que tu as écrit (moins le point évoqué en PS bien sûr).

  4. Ce n’est pas un jeu de rôle…….
    Certain me trouverons simpliste, d’autres rirons bien de mes idées, les derniers s’en foutrons royalement. Amenez moi une définition exhaustive et on en reparle. Ce sont tous des jdr. Maître du jeu, dés, figurines, trames, règles etc…. Pour moi peut importe. Qui n’a jamais participer à un GN… Enfant nous en faisions tous naturellement. Oui qui ne c’est jamais inventer une histoire avec ses amis dans une cours de récréation. Peut importe les costume, tout ça c’est du folkore. Puis dans sa chambre seul, avec ses joué, nous étions le MJ ou les joueurs eux meme? Jetez moi des pierres, tout les jeux peuvent êtres des JDR. Tout dépend de la fonçons dont on l’appréhende. Qui ne joue pas une partie à sont travail? Le patron est le MJ, non ils joue ca propre partie. Pour moi, pas de vrai ou de faut JDR, peut importe la grammaire, arrêtons de joué sur les mots. Le JDR c’est avant tout une façons de s’amuser pour certain, de s’évader pour d’autres ou même pour ce prendre au sérieux. En tout cas moi ça me fait bien rire…

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