Jeux de société solos, oxymore ludique ?

Le Week-end Jeux étant passé, je n’ai plus d’excuse pour tirer au flanc…

Comme leur nom semble l’indiquer, les jeux de société (ou jds par flemme) ont pour objet de s’amuser ensemble. Partant de cette définition minimaliste (qui ne satisfera bien évidemment que les plus manipulateurs des scribouillards, tant que cela sert le propos développé et ne ruine pas le titre bien accrocheur), on peut s’interroger sur la pertinence, voire même la légitimité, d’objets ludiques conçus pour une pratique en solitaire… Je vais donc me pencher sur le phénomène, avec toute la sagacité et l’objectivité qui me sont coutumières.

Oui, Terraforming Mars possède un mode solo… et j’aime aussi.

Je suis seul, je suis seul, je suis trop seul…

Pas besoin de se poser la question pendant des plombes : s’il existe des jeux de société solo… c’est qu’il y a eu un besoin exprimé (ou induit mais j’ai l’ingénuité de penser que les créateurs de jds ne sont pas de vils suppôts avides du capitalisme). Chose étonnante, il semblerait que la passion ne suffise pas à nous fournir des partenaires de jeux disponibles quand une fringale ludique nous assaille (ce qui arrive souvent aux plus mordus).

Même s’il existe de nombreuses occupations pour nous faire patienter entre deux parties, rien n’est plus satisfaisant que de s’adonner à sa passion première, même sous une forme aménagée pour un usage en contradiction apparente avec l’un de ses fondements, en l’occurrence la présence d’autres joueurs (on ne va pas parler d’interaction car tant pour les jeux que pour les joueurs, c’est parfois plus que limité…). Et cette lubie ne date pas d’hier.

Le cas le plus connu médiatiquement concerne le jeu d’échecs, dont les versions électroniques grand public opposent un réel challenge depuis les années 80 alors qu’Alan Turing avait déjà conceptualisé un programme dédié en 1951. Mais on peut remonter encore plus loin avec le Solitaire (on élimine les pions en sautant par dessus jusqu’à n’en laisser qu’un sur le plateau en croix), apparu au 17ème siècle, adaptation probable du jeu médiéval Renard et Poules dont il partage de nombreuses mécaniques.

Kasparov vs Deep Blue, le jeu solo au top niveau.

C’est quand qu’on va où ?

Il faut bien admettre que les jeux solos ont aujourd’hui leur petit succès, somme toute modeste comparé au reste de la phénoménale production actuelle mais indéniable par la multiplicité des références disponibles et la professionnalisation de jeux amateurs : les créateurs n’hésitent plus à explorer et exploiter ce champ minoritaire de la conception. On y trouve une belle diversité de styles avec deux approches pour un même objectif.

La plus répandue est aussi la plus évidente : le mode solo d’un jeu multi-joueur, avec deux grandes manières de procéder. On peut remplacer le(s) joueur(s) manquant(s) par une « intelligence artificielle » plus ou moins développée au moyen d’un support électronique (merci les smartphones et tablettes). L’hybridation avec les jeux vidéos peut être plus ou moins poussées jusqu’à la dématérialisation totale (et donc la transformation en jeu vidéo).
On peut également adapter les règles existantes pour permettre le jeu solitaire sans support extérieur, pour peu que les mécanismes s’y prêtent. Si le jeu de base comprends de nombreuses interactions entre joueurs, trop d’informations cachées ou des objectifs de victoire (ou de fin de partie) trop nombreux, la conversion n’est pas possible ou satisfaisante. Dans ce style, on trouve du plus accessible (Second Chance) au plus complexe (Terraforming Mars).

La deuxième tendance est celle du jeu conçu pour être pratiqué en solo, approche la moins courante dans une niche ludique… mais qui n’en est pas moins active et qui monte en puissance. Longtemps cantonné au jeu amateur (avec matériel à imprimer) et à l’exercice de style (concours de création), les jeux solos séduisent un public toujours plus nombreux au point de trouver leur chemin jusque dans les rayons des boutiques. Du casse-tête randomisé (Par Odin ! ) à l’exploration de donjon (One Deck Dungeon), il y en a pour tous les goûts… et plus encore si vous êtes bricoleurs et anglophones, la scène print&play étant particulièrement active et généreuse (certains jeux étant mis à disposition gratuitement).

One Deck Dungeon, du print&play à l’édition pro

Bref. J’ai fait un choix.

Oui, je joue à des jeux de société solo. Parce que je n’ai pas toujours d’autres joueurs sous le coude, parce que les modes un joueur ne sont plus des gadgets bancaux et parce que les purs jeux solos fonctionnent à merveille dans des styles toujours plus variés. Sans compter que j’aime jouer en solo depuis mon premier Livre Dont Vous Êtes le Héros et que je fais bien ce qui me chante.

Et pour répondre à la question du titre de l’article, l’oxymore n’existe que pour les joueurs francophones car les américains emploient le terme boardgames (traduit en « jeux de plateau ») pour désigner les jeux de société… qui n’ont pas forcément de plateau. Que fait-on alors : on se chamaille sur des mots ou on joue ?

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