Cogitations Rôlistes 05

L’un de mes petits plaisirs déviants est de lire des groupes de discussion rôliste sur Facebook : disons que ce n’est pas pour la qualité des réflexions que je les fréquente mais plutôt pour me détendre, entre foire d’empoignes et trolling intempestif. De temps en temps j’y trouve l’inspiration au détour d’une saillie qui se veut éclairée mais n’est rien de moins qu’un jugement à l’emporte-pièce pour faire rire les badauds. Et là je vais parler du paladin.

Le paladin ou la réputation de gros péteux

Le paladin est une classe de personnage apparue dans le jeu de rôle Dungeons&Dragons (D&D) et qui vous propose d’incarner un parangon de justice et de vertu. Jusqu’à la troisième édition, il était rare de jouer un paladin car les pré-requis étaient très restrictifs (à une époque où les caractéristique au jet de dés étaient la norme) mais les capacités  puissantes, sans compter le rôle de leader naturel, le tout contrebalancé par un code d’honneur restrictif et une perte de statut en cas de manquement.

Ces capacités hors normes (même si ce n’est plus le cas aujourd’hui) expliquent très certainement la très mauvaise réputation du paladin, affublé de sobriquets aussi peu flatteurs que Loyal Con ou Emmerdeur de Service. Apparemment, beaucoup de joueurs reprochent à cette classe de personnage de provoquer des comportements insupportables de la part de ceux qui l’incarnent, entre le bourrin optimisateur et le répurgateur exalté.

De ma petite expérience, j’ai vu passer quelques paladins (j’en ai même incarné un) et je n’ai jamais spécifiquement remarqué de débordements dans cette classe plus que dans une autre. Ce n’est pas un constat empirique, loin s’en faut, mais ça n’empêche pas de s’interroger sur le phénomène de rejet qui parcourt la toile. Pour tenter d’y voir plus clair, revenons aux fondements de cette classe si décriée.

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Sturm de Lumlane par Keith Parkinson – L’un des paladins les plus fameux de D&D

Le paladin de D&D est un combattant dont la droiture est bénie par les dieux, expliquant ses capacités proches de celle des prêtres (renvoi des morts vivants, soin). Il est le héros qui défend la veuve et l’orphelin au péril de sa vie, sans chercher la richesse ou la gloire mais dont le nom restera dans la légende. A moins qu’il ne s’écarte du droit chemin et devienne un félon aussi méprisé qu’il fut adulé. Bref le personnage romantique par excellence (au sens littéraire du terme).

La voie du paladin est symbolisée par un code d’honneur strict qu’il doit suivre sous peine de perdre tout ses pouvoirs : l’attention des dieux est autant une bénédiction qu’une malédiction. Ajoutez à cela un obligation de droiture morale (le fameux alignements Loyal Bon) et vous aurez le prototype du personnage que d’aucuns considèrent comme « tristement prévisible ». Il faut donc trouver quelque chose pour le rendre plus attrayants, d’où les interprétations « exotiques » qui font grincer des dents.

Intéressons-nous au paladin inquisiteur, le premier archétype décrié. Un tel personnage pense que chacun devrait s’astreindre aux même règles que lui et ne manque pas de le faire remarquer à tout propos. Pire, il tente d’imposer sa conduite en s’appuyant sur des ressorts « légaux » (l’église de son dieu entre autre) pour faire pression sur tout le monde, ses compagnons d’aventure en premier lieu. Nul besoin de préciser que l’ambiance se dégrade rapidement avec un tel phénomène dans les parages (en jeu ou hors jeu d’ailleurs)…

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Seelah par Wayne Reynolds – le paladin selon le grand rival de D&D, Pathfinder

Pourtant, agir de la sorte ne correspond en rien à ce que doit être le paladin, y compris en terme de règle. L’alignement Loyal Bon décrit un personnage respectueux des structures existantes et bienveillant envers son prochain. En poussant cette logique à l’extrême, le paladin serait donc le garant d’une société dont les règles permettraient l’épanouissement de tous dans le respect et la justice. Pas vraiment le personnage décrit plus haut, qui se sert de son statut pour opprimer ses semblables.

Le paladin doit inspirer son prochain (en fascination ou en répulsion d’ailleurs) par son comportement exemplaire, ce qui est traduit par son code de conduite strict. Il incite au respect en vivant selon des préceptes qui confinent à la torture tant ils sont source de conflits moraux insolubles. Le paladin est parfaitement conscient de cela et sa bienveillance (vous vous souvenez, Loyal Bon ?) l’empêche d’imposer ce sacerdoce à qui ne l’aurait épousé de son plein gré.

Cette vision du paladin n’est pas une interprétation personnelle, elle repose sur la lecture du livre de base de AD&D2, les chapitres consacrés au paladin et aux alignements. Donc à moins que mon esprit soit particulièrement retors, je ne vois pas d’inquisiteur dans cette classe de personnage dont les inspirations citées sont Galahad ou Roland. Et que penser du fait qu’un jeu aussi tactique offre un personnage aussi profond à jouer ?

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Paladin par Eggmungus – un exemple de paladin de l’univers World of Warcraft

Ce qui nous amène directement au deuxième archétype décrié, le paladin de combat. Autant vous le dire de suite, ce profil n’a rien à voir avec la classe de personnage elle-même mais bien avec le joueur et son entourage. Si quelqu’un se tourne vers le paladin juste pour la puissance de ses capacités en faisant fi des restrictions, il est de la responsabilité de chacun à la table de rappeler qu’il est censé jouer un rôle bien précis. De grands pouvoirs impliquent…

Mais voilà, le jeu de rôle est une activité sociale (eh oui, il est rare de jouer seul) et il n’est pas toujours évident de faire remarquer à quelqu’un qu’il « joue mal » son rôle, on se contente donc bien souvent d’ignorer une telle conduite en cours de partie et s’en plaindre ensuite loin de la personne concernée, en accusant le jeu d’avoir encouragé une telle pratique plutôt que de s’interroger sur les origines humaines de cette situation.

Si on prend le temps d’y réfléchir deux minutes, on se rend vite compte que de tels « paladins » ont les même travers quels que soient les personnages joués : c’est la recherche de puissance qui prime sur le reste, y compris la cohérence du rôle qu’ils sont censés incarner. Ce profil ne se justifie donc qu’à l’aune de notre incapacité à recadrer les joueurs qui ne jurent que par l’optimisation mécanique de leur alter-ego ludique.

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Parsifal par Olivier Ledroit – un paladin dans la bd Chroniques de la Lune Noire

Une analyse sommaire permet rapidement de démonter les préjugés sur le paladin en jeu de rôle : il n’a jamais été conçu comme un inquisiteur bodybuildé mais bien comme un personnage riche à jouer dont les qualités techniques ne sont qu’une incitation à relever le défi d’une existence pleine de contradictions. Les dérives observées sont avant tout liées à une lecture incomplète des règles de jeu ou d’une volonté de tirer un avantage mécanique en sacrifiant l’aspect interprétation théâtrale.

Arrêtons nous donc de moquer ou rejeter le paladin pour des travers qui ne sont pas les siens mais bien les nôtres. Cette attitude est d’autant plus étonnante que cet archétype est célébré au sien de la culture populaire si chère au rôliste, tant il est source d’aventures et de tragédies (un ordre de moines guerriers armés de sabres laser, ça vous parle?). Il existe même un jeu éponyme qui lui est entièrement consacré : c’est dire sa puissance évocatrice et sa richesse thématique

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Star Wars : Clone Wars – des paladins dans une galaxie lointaine, très lointaine?

PS : cet article s’appuie sur le paladin tel qu’il est décrit dans les différentes versions de D&D (l’un des jeux de rôle les plus décriés alors qu’il fut le premier), plus particulièrement celles qui ont précédé la troisième édition et la fin des restrictions les plus sévères. Sorties de ce contexte, les critiques suscitées par cette classe de personnage ne reposent plus que sur la mauvaise foi  de ceux qui les profèrent…

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4 réflexions au sujet de « Cogitations Rôlistes 05 »

  1. Article très sympa, j’aime bien cette remise à plat. Il n’y a pas pire qu’un paladin loyal con dans un groupe. Mais un paladin avec des dilemme moraux c’est excellent à jouer.

    • Merci pour ton commentaire, content que cette petite analyse t’ai plu. Elle n’a pas d’autre prétention que de montrer que l’interprétation du personnage dans un contexte particulier (une partie qui s’est « mal » déroulée) est souvent à l’origine de la mauvaise réputation d’une classe / d’un jeu / d’un style de jeu. Le paladin est un exemple comme un autre bien que plus souvent moqué pour son côté vertueux.

  2. Vaste débat que celui sur le paladin. Le problème n’est pas dans le dogme empirique inhérente au écrits sub-cités, mais plutôt dans l’interprétation conséquente. Comme tu le soulignes, les deux gros archétypes que l’on peut rencontrer sont le loyal con et le palabourrin. Deux abus extrêmes, mais représentatifs de l’extrémisme religieux en général, inquisiteurs et soldats de dieu.
    Mais le problème du paladin me semble en fait reelement sa fadeur en dehors. Un comportement moral irréprochable, c’est sympa deux minutes, mais c’est surtout convenu pour des joueurs sont la vie quotidienne est déjà soumise à des règles strictes, édictées par l’église ou par l’état.

    Dans un contexte rolistique, le choix de ce personnage est donc souvent mu par deux impulsions : une volonté d’extremisation, qui mène à l’inquisiteur, et celle, plus sournoise et néfaste encore, de l’arrogance narquoise, avec le paladin « faussement ouvert d’esprit », qui agite sa main en l’air d’un geste qu’il voudrait imperceptible, d’un air de dire « faites vos bêtises de joueurs borderline, faites, vous êtes irrécupérables mais à quoi bon le signaler, mon pala et moi sommes au dessus de ça ».

    Bref, volontairement ou non, le paladin et son joueur sont avant tout moralisateurs (laissons là le palabourrin de côté, un jour il comprendra que le barbare voleur à la dague est bien plus fort). Et un tel honneur, soit disant sans faille, semble peu crédible sans des vraies périodes de doute sur sa propre voie, et des dérapages bien compréhensibles conduisant à une vraie dérive morale.

    Bref, le paladin à le choix d’être arrogant, extrémiste ou fade.

    Quand on le compare à la délicate subtilité d un personnage comme l’ensorceleur, le choix est vite fait, non ?

    • Tiens, mon troll de guerre me fait l’honneur de m’éclabousser de sa prose assassine. Je nourris ou pas?

      Je suis étonné qu’une personne telle que toi, qui aime ce genre de profil torturé, ne reconnait pas un personnage tragique quand il en voit un. Le paladin est par essence un paradoxe vivant, une bête de combat qui chérit le caractère sacré de la vie, humble serviteur des dieux adulé par la foule… La paladin n’est monolithique que si le monde autour ne lui renvoie pas ces contradictions, d’autant plus que chacune de ses décisions est scrutée sur la terre comme au ciel. Dans le cadre d’un dungeon crawling, je t’accorde que les dilemmes moraux ne vont pas se déclencher entre deux corridors (encore que). Sinon, tout reste possible du moment où chacun y met un peu du sien comme l’ensorceleur taquin qui fait remarquer au paladin que sa descente dans les égouts pour chasser les hommes rats a rendu un fier service à la guilde des voleurs, qui va pouvoir de nouveau utiliser les souterrains pour commettre leurs forfaits et accabler encore plus la cité.

      Bref, le paladin joue à l’échelle cosmique et un fan de Moorcock comme toi devraient saisir tout la saveur d’un tel postulat. Mais ce ne serait pas la première fois que nous jouons de mauvaise fois pour convaincre l’autre, n’est-ce-pas?

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